jeudi 28 janvier 2010

schizophrénie

Le sol est propre, brillant, net.
Du carrelage. Peut être même du marbre.
Il faut avouer que je ne saurais faire la différence. On apprend de nos jours à croire et non plus à comprendre. Alors je suis de confession carrelageolique, Amen. Quoi qu'il en soit c'est propre. Dieu que c'est propre et lisse. On marche, on roule tout en douceur, on glisse comme au quotidien pour oublier la misère de n'être rien. Il ne fait ni trop froid ni trop chaud, la question ne se pose même pas. Il faut effectivement être bien pour assumer le fait de n'être rien. L'éclairage est également adapté, pas trop agressif mais bien présent pour être sûre de ne pas se laisser complétement aller, ne pas s'enfuir dans un quelconque espace de rêverie intime, trop intime.
C'est un aéroport. C'est l'an 2010. Je suis européen et j'ai à peine 30 ans. C'est une société aussi propre et lisse, douce et confortable que l'atmosphère qui règne dans ce lieu où nous n'avons plus que valeur de transit. Dans ce nouveau millénaire prend tout son sens le sentiment de n'être rien de plus que des fourmis et notre planète une boîte de conserve à l'abandon que l'on visite, parcourt, récure de fond en comble. Être sûre de ne rien rater, de ne rien laisser passer. Génération d'anonymes spécialisés dans les fouilles conservologique.
Transit. Un panneau lumineux que personne ne peut manquer et un mot compréhensible de tous. Pas besoin d'explication ou de traduction, il faut bien l'admettre. Je me demande si l'on a commencé à nous parler de transit dans ces lieux catalyseurs d'émotions, ou était ce dans un film promotionnel pour assurer la qualité de nos nobles déjections ? Humains au top de la civilisation dont le seul souci est la douceur du papier avec lequel nous torcherons nos délicats postérieurs après s'être garanti la solidité de nos sels. Je ne sais pas, je ne sais plus. Mais personne, pas plus que moi, ne semble s'étonner de la présence de ce mot imposé à nos regards, que nos cerveaux calquent et imposent en surimpression à nos rétines.
Me voilà donc entouré de mes congénères en zone de transit. La nausée monte et je ne peux réprimer ce sentiment de ne me trouver qu'en pleine phase de digestion. Je suis dans le grand déversoir, le grand estomac du monde, l'anus de la société. Les latrines de la consommation. Voilà où l'on en est. Tous ensemble et avec le sourire s'il vous plait.
Maintenant une voix. Suave, douce et chaude. Rassurante et familière, tellement qu'elle en est à la limite du supportable. Il m'est impossible d'en définir son origine et j'ai l'impression qu'elle ne s'adresse qu'à moi. Pourtant, dans un regard sans équivoque, mon voisin m'indique qu'elle lui est parvenue également. Le trop personnel est devenu impersonnel. Bien, partageons.

"Mesdames et Messieurs, soyez les bienvenus en zone de transit. Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour le retard prit dans le cadre du traitement de votre cas. Nous nous efforçons cependant de faire tout notre possible afin d'agir au plus vite et d'évacuer dans un délai respectable cette odeur nauséabonde que vous dégagez."

Traiter mon cas?
Et ca glisse et ca roule. C'est si propre. Ma gorge se sert et la nausée se fait plus pressante encore, alors que je tente de dissimuler ce râle qui sourd en moi depuis si longtemps, qui crie à l'infamie d'être qualifié ainsi. Des enzymes dédiées à mon seul cas vont bientôt m'être déversées dessus et l'on me fera au plus vite transiter pour être évacuer comme il se doit.

De mes rêveries me sortent les incessants remuements d'un enfant qui s'est glissé dans mon champ de vision. Fruit de l'amour de deux êtres, tellement unique et adoré que, comme le reste, on l'a copié, dupliqué pour être certain que chacun possède le sien. Pièce maitresse d'un royaume égoïste et axe autour duquel faire tourner son monde, énième tentative pour certain de donner un sens à leur vie.
Petit Roi. Je n'ai jamais supporté les enfants rois. 37, peut être 40 ans, brune, simple, pas moche mais pas soignée non plus, sa mère ou celle que je définit en tant que tel semble avoir lâché prise et être la seule indifférente aux manifestations d'existence du microbe. Parvenir à un tel détachement relève pour moi d'une prédisposition à la méditation. Peut être avait elle appris dans quelque ouvrage comportemental une manière d'être, de percevoir les choses lui conférant une aise dont elle seule a le secret. Un de ces ouvrages qui ont aujourd'hui remplacé le bon sens parental. Bien lui en fasse mais moi je ne suis pas un moine bouddhiste et je n'avais certainement pas dû lire ce recueil zen. Peut être aurait-ce été salutaire ? Pour moi, pour elle, pour lui.
Et il ne cesse, accroissant toujours un peu plus mon malaise, de perturber la bonne marche de mon transit personnel.
Dans le tube digestif même de cette société à vomir voilà enfin qu'on allait me donner le rôle tant attendu? Allais-je moi aussi être digne d'un intérêt primordial et devenir enzyme nécessaire au bon déroulement de l'évacuation? On ne tirerait pas la chasse d'eau sans que j' y prenne part. Et le transit serait un peu moins bruyant, nous allions pouvoir être pleinement digérés, chiés, évacués.

La drogue faisait encore bel et bien effet et ses soubresauts, je devais me rendre à cette évidence, me faisaient perdre pied avec la réalité. Ou tout du moins la percevoir sous un autre angle. Je pouvais presque toucher du doigt cette schizophrénie latente, ouvrir la porte du placard renfermant toutes ces personnalités que je m'étais, depuis toujours, interdis d'écouter.

"Dissonance pour faire face à un tel manque de concordance.
Faire savoir, si ce n'est quand on court après le sens, que l'on se détache de la réciprocité sentimentale que nous renvoie notre propre écho.
Vibrer en soit la corde d'un spasme futile lié au spleen duquel on se régale.
Alors on se délecte de ces écarts qui nous tiennent en vie.
Analyse d'un pourquoi, d'un comment, pour aboutir à un "à quoi bon".
Dissonance.
Pour faire face à un tel manque de concordance.
Plus qu'hier et moins que demain, apprécier, goûter l'instabilité.
En faire son allier pour octroyer à ses propres schizophrénies une certaine équité.
On n'est qu'un dans la résonance, la mise en évidence de ce manque de concordance.
Je suis moi car en mon cœur résonne le désaccord parfait d'un déséquilibre nécessaire à la recherche d'un "moi-même".
Ordonné prêtre du Grand Désordre."

Mais le fantasme resterait encore, pour combien de temps je ne sais, endormis au plus profond de moi même. Ne pouvait-on vivre sans avoir connu la délicieuse sensation de délivrance qu'aurait procuré le fait de débarrasser notre bonne vieille boite de conserve des jacassements et piétinements d'une plaie à forme humaine? Voilà un moment que je me posais la question.

Je n'arrivais plus trop à me souvenir quand cela avait débuté. Tout s'était mélangé et en lieu et place de mes certitudes se trouvait dorénavant la plus grande des solitudes face à l'aventure humaine. Quand avais-je tiré un trait sur mes rêves d'enfant et la fascination qu'exerçait sur moi cette vie qui se trouvait au devant. Le champ des possibles était alors infini. Mais j'étais maintenant de plein pied dedans et ne m'en étais même pas aperçu. Un peu comme si je n'étais fais que de souvenirs et d'espoirs d'une vie passée que j'aurais contemplé béatement et me serais réveillé brutalement avec le besoin impérieux de comprendre de quoi demain serait fait et ce que je pourrais tirer d'aujourd'hui.
J'avais un emploi, dans lequel évidemment je m'épanouissais. J'avais commencé à épargner pour ma retraite alors que je ne me rasais même pas encore quotidiennement. J'avais investi dans l'immobilier et avais des amis, pleins d'amis. Les rencontres d'un soir s'enchainaient et je n'étais pas à plaindre, si l'on prenait en considération les canons du bonheur. Ma consommation sociale, mes investissements sexuels et mon épargne philosophique étaient à leur apogée. J'avais tout vu, tout fait, tout gouté. J'avais grandis et étais adulte comme il se doit à mon âge et plus aucun doute ne m'était permis à présent quant au fait de connaître mon moi profond. Disons que la vie est une question de priorités. Disons que je ne m'étais jamais demandé si ces mêmes priorités étaient miennes ou si je les avais faites miennes. Mais elles étaient là, présentes et oppressantes....

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